„Avec mes deux plus jeunes enfants, j’allais connaГ®tre une vie de SDF en France“

Dans ma tête, je fuyais mon pays pour la France, patrie des droits de l’homme, et Paris, ville des Lumières, symbole de liberté. J’allais vite déchanter. Avec mes deux plus jeunes enfants de 1 et 3 ans, j’allais connaître une vie de SDF, allant d’un hébergement à un autre. A chaque fois que je cognais à la porte d’un membre de ma famille, je sentais que j’étais maudite : celle qui avait dit “non” et pouvait diffuser, tel un virus, de mauvaises idées à d’autres femmes. On me lançait : “Retourne au Mali”, “Va retrouver ton mari.” J’avais laissé mes trois filles au pays et je savais que, si j’y retournais, je serais menacée de mort pour avoir transgressé une pseudo-coutume faite par des hommes pour des hommes. Quand je téléphonais, on me raccrochait au nez. Mes colis n’arrivaient jamais à mes enfants. J’ai tenu avec mon pécule, suivi une formation en alphabétisation. J’avais découvert l’association Femmes Relais à Bobigny, que je n’ai plus quittée. Mon divorce a été prononcé en 1996 au tribunal de grande instance de Bobigny. C’est dans cette ville que j’ai rencontré un contrôleur des postes avec qui je me suis mariée. Avant de décéder à 38 ans d’une crise cardiaque, il avait organisé, en 2010, le retour de skout révision mes enfants. Mais, entre-temps, une de mes filles est décédée, à 16 ans, du paludisme. Je ne l’aurai jamais revue.

Quand je regarde mon parcours, je ne regrette rien. Je me bats comme une lionne mais, parfois, je craque quand je vois des femmes qui, sous la pression de l’entourage, font un pas en avant puis deux en arrière ; celles, fatalistes, qui ne veulent pas être aidées. Je flaire le mariage forcé, mais je suis souvent impuissante. Comment trouver un bon dosage entre leur libre arbitre et l’arbitraire des hommes ? »

L’enfance brisée de Khadia

A 20 ans, elle fuit le Sénégal, évitant de justesse un mariage avec un homme de l’âge de son père.Mon père était un griot et ma mère, issue de la caste des Massalen, une noble. Fruit d’une liaison hors mariage, j’étais une enfant de la honte. Pour se débarrasser de moi, quoi de mieux que de me marier ? J’avais 13 ans. La famille, les voisins, les copines en savaient plus que moi. J’apprends que mon prétendant vit à Paris, synonyme de richesse et promesse d’une vie mille fois meilleure. Jamais on ne m’a demandé mon avis. Premier acte : en mon absence, le patriarche de sa famille vient voir mon beau-père et lui remet, comme le veut la coutume, un sac empli de noix de kola, ancienne monnaie d’échange. Ma mère m’informe de la demande en mariage, je refuse. Pour la première fois, elle me gifle. Dans cette société, les hommes décident et les femmes exécutent. Tout se prépare en cachette.

Deuxième acte : la cérémonie du grand kola, avec un large sac de noix en présence des futurs mariés. Je dois me faire belle et revêtir mon plus beau bazin brodé. Je vois arriver un homme bedonnant, barbe en collier, proche de la cinquantaine. Je reconnais le père d’une de mes copines. Il m’intimide. Après le repas, il commence à distribuer de l’argent. Je prends un billet. Quand ma mère annonce : “Il veut t’épouser”, je lui rends l’argent. Mon beau-père prend les billets. Mes fiançailles sont organisées par les hommes, à la mosquée. Dans le quartier, tout le monde est au courant, sauf moi. Je dois me préparer à la cérémonie du mariage : trois jours à manger de la bouillie pour avoir un ventre bien plat, à m’épiler, m’enduire de beurre de karité, coiffée de cinq nattes. Une femme me lave les mains et le visage pour me purifier au milieu de gens en pleurs. Je me souviens de ces détails car j’ai assisté à ce cérémonial avec mes cousines, mariées de force elles aussi. Heureusement, mon oncle Ibrahima intervient.

„Je suis partie avec un passeur, sans bagages, juste une brosse Г  dents“

Il s’adresse à mon futur mari. “Tu n’as pas honte ? Une gamine ! Elle pourrait être ta fille !” Sans succès. La veille du mariage, mon oncle me demande de récupérer mon acte de naissance et m’invite chez lui, pour, prétexte-t-il, lui faire un peu de cuisine. “Si tu ne veux pas te marier, me dit-il, un monsieur va t’emmener loin pour te mettre à l’abri.” Je suis partie avec un passeur, sans bagages, juste une brosse à dents. J’avais des consignes en cas de questions à l’aéroport de Paris : je rends visite à de la famille. Je m’arrachais à mes racines, pensant au fond de moi que je ne reverrais plus le Sénégal, ni ma mère. C’était violent. A Paris et en banlieue, je suis passée de cousine en cousine chez lesquelles je faisais le ménage, m’occupais des enfants tout en suivant des cours d’alphabétisation. Grâce à une assistante sociale, j’ai pu me rendre à des cours de français langue étrangère. Mais j’avais honte de parler et, corvéable à merci, je n’arrivais pas à suivre. Le calvaire a recommencé.

Une cousine m’a organisé un mariage forcé, ici, en France. J’ai vu défiler des hommes mûrs qui me disaient “je t’aime” sans me connaître. Une fois, l’un d’eux, après avoir organisé une cérémonie à la va-vite – un partage de kolas dans un foyer de travailleurs –, est venu pour sceller le mariage religieux. Heureusement, une voisine a alerté la police. J’ai retiré mon boubou, enfilé un jean et suivi la patrouille. J’ai vraiment cru qu’ils allaient me renvoyer au Sénégal, ma hantise. Ils m’ont dit que ce mariage était interdit et demandé si je voulais porter plainte. J’ai dit “non”. A partir de ce jour, j’ai été rejetée par les femmes de ma famille. Elles me faisaient des réflexions du type : “Tu veux influencer nos filles ?” J’étais perdue. Ma question lancinante : où vais-je aller ? Une tante a bien voulu m’héberger à Pontoise où j’ai pu être inscrite au collège puis au lycée, être suivie par des éducateurs de l’association départementale de sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence, qui m’ont orientée vers le foyer de FIT Une femme, un toit. J’ai connu mon premier amour, Momo, un garçon de mon âge et que l’on ne m’imposait pas ! Je suis devenue une femme libre, autonome. Mon métier : le service à la personne. Je suis fière de mes refus.

Un jour de déprime, j’ai demandé à la directrice du foyer d’appeler au pays. Ma mère a hurlé dans le téléphone, l’a insultée et a refusé de me parler. Ce fut terrible. Aujourd’hui, je suis célibataire, sans enfants. Avec le désir d’avoir un jour un mari de mon choix. »